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Interview de Francis Rimbert par aerozone (2006)

L’équipe d’aerozone (Christophe et Guillaume) a rencontré chez lui en 2006 le claviériste partenaire de Jean-Michel Jarre, Francis Rimbert, et a pu lui permettre de révéler de nombreux éléments sur sa collaboration, notamment en concert avec Jean-Michel.

Christophe (aerozone): En 1979, tu as prêté un certain nombre de synthés à Jean-Michel et c’est comme ça que tu l’as connu, en fait?
Francis Rimbert: Pour être précis, c’est grâce à Michel Geiss. Avec Michel Geiss, on se connaissait un petit peu parce qu’on se voyait dans les salons, il suivait mes démonstrations et un jour il est venu en me disant “Écoute, tu sais que je travaille avec Jean-Michel Jarre, il a un très gros concert à la Concorde et il a besoin de synthés, est-ce que tu accepterais de prêter tout le staff de synthés que j’avais”. Alors évidemment j’étais hyper flatté. Et tout est parti de là.

Christophe: Parce que toi à l’époque tu connaissais un peu. Tu avais écouté Oxygène et Equinoxe
Francis: Attend, Jean-Michel Jarre était incontournable. Celui qui n’a pas entendu Jean-Michel Jarre…

Christophe: A l’époque, tu as écouté, tu as…
Francis: Bien sûr, bien sûr, j’avais entendu. Et évidemment que ça me plaisait parce que je trouvais dans Jean-Michel Jarre quelque chose que je ne trouvais pas dans Klaus Schulze (NDLR: un représentant de la “musique cosmique” dans les années 70), et j’avouerai franchement je ne pouvais pas écouter du Klaus Schulze, moi, au bout de 10 minutes, je déconnectais. Jean-Michel Jarre avait la force d’avoir la petite mélodie qui te vrille la tête. Ça, cette démarche-là ma plaisait bien. Il avait un côté mélodiste que je ne trouvais pas dans Klaus Schulze par exemple.

Christophe: Après la Concorde?
Francis: Après la Concorde, on se voit, de temps en temps, je lui amène des synthés, on discute, mais on ne travaille pas vraiment ensemble. Et puis un jour, il m’appelle : “J’ai un projet, on va à Houston, devant les américains, on fait un concert”.

Christophe: La collaboration a commencée là, vraiment à Houston ?
Francis: Le travail a commencé à Houston. Là je me suis dit: Il est vraiment “fou”, ce type.

Christophe: En ce qui concerne les albums, tu as commencé à partir de Revolutions, si je ne m’abuse ?
Francis: Oui.

Guillaume (aerozone): Si on évoque les grands concerts, Houston, La Défense, il y avait une équipe de musiciens assez hétéroclite, on avait l’impression qu’il y avait une ambiance très particulière sur ce type de concert.
Chris : C’était vraiment la bande de potes, quoi. On sentait que ça pouvait partir dans toutes les directions.

Francis: Ça c’était une grande chance, c’est que vraiment tous, en passant par Dominique Perrier, l’incontournable, qui est un des piliers de Jean-Michel. Michel Geiss…

Chris : La Jarre Team, ce qu’on appelle la “Jarre Team” ?

Francis: La “Jarre Team” c’était Michel Geiss et Dominique Perrier, c’était ça au départ. Moi je me suis greffé et Sylvain Durand s’est greffé, Guy Delacroix est venu après, Laurent Faucheux le batteur est venu après, jusqu’à Mahut le percussionniste de Lavilliers. Mais c’est vrai qu’il y avait une ambiance… il y a toujours eu une ambiance de fous furieux. Les répétitions c’était infernal, une rigolade, et même les concerts. Ça vient aussi que quand tu as un patron qui est comme il est Jean-Michel, c’est à dire que c’est un mec complètement décontracté, avec beaucoup d’humour et suffisamment de dérision, ça créé l’ambiance. Si lui avait été comme… Non, j’allais dire son nom, mais qu’un artiste qu’on connait maintenant, c’est sûr que tout le monde se ferait la tronche. Là c’était vraiment la rigolade. Je revois Jean-Michel pendant les répétitions prendre un clavier portable et faire des gestes comme ça (il mime le geste d’un pizzaiolo) et il me dit : “Je fais des pizzas”. (Rires) En plein travail, tu vois. Et là tu te dis, il est complètement fou, ce garçon. Alors lui commençant, derrière c’était…

Christophe: C’est vrai que dans ce contexte là, te demander un meilleur souvenir, c’est impossible, il y en a tellement.
Francis: Il n’y en a que des bons, il n’y a pas de mauvais souvenirs. Le seul mauvais c’est un concert à Madrid annulé pendant une tournée. Même les pires concerts, quand je dis les pires, ce sont les plus difficiles, comme les Docklands

Christophe: Pour nous, c’est un des pires, les Docklands, c’est l’apocalypse.

Francis: On a joué sous la pluie, Jean-Michel a été pris en otage par les dockers.

Chris : Ah carrément !

Francis: Il y avait des problèmes financiers énormes, c’est très compliqué, en plus on était dans une ambiance politique très, très compliquée en Angleterre, parce que ces Docklands devaient aire transformés, donc il y avait des tas de mouvements de grèves, nous on arrivaient là frenchies, au milieu de cette pagaille.

Christophe: Les synthés pleins d’eau…
Francis: Après, après, il y a eu la catastrophe, la pluie sur les synthés, ça a été une catastrophe, vraiment.

Christophe: Apparemment d’après ce que j’ai lu, toi et quelques potes vous alliez vous amuser un petit peu – avec ce qu’on appelle communément chez certains animateurs télé le piano qui pue, faire du Oxygène 4?
Francis: Ça c’est Sylvain Durand. En fait, dès que l’on sortait des répétitions, je partais avec mon Sylvain Durand, parce que Sylvain Durand c’est Bérurier de San Antonio, c’est exactement ça. C’est à dire que c’est un type qui est pas possible. il est truculent. il est rabelaisien à mort. C’est un musicien fabuleux, un tueur, vraiment, un type qui est capable de diriger un orchestre symphonique et moi je l’adore, ce type. Mais alors sorti du contexte, c’est un tueur, tu vois. Il va toujours dans des endroits pas possibles. Donc on s’est retrouvé à boire des bières dans des pubs en jouant Oxygène 4, en effet. J’avais un petit saxophone, MIDI, d’ailleurs, je crois que c’est un CASIO et on allait jouer Oxygène, enfin c’était n’importe quoi.

Christophe: Vous vous tapiez des délires.
Francis: Ah oui, des grandes rigolades. Ceci dit, ça fait dix minutes que je n’arrête pas de dire qu’on rigolait, n’oublions pas qu’on travaillait quand même. On ne passait pas notre temps qu’à rigoler.

Christophe: Mais travailler dans ces conditions là c’est…
Francis: …C’est fantastique. Le travail restait très, très compliqué. Il est très difficile de jouer sur scène des morceaux studio, c’est la base de tout, ça n’a rien à voir avec Jean-Michel Jarre, entre un travail de scène et un travail de studio, c’est très compliqué. Quand c’est du rock’n’roll, c’est un peu plus facile, mais quand c’est du synthé où vous avez joué un son à un instant T, vous l’avez enregistré comme ça, il faut le refaire sur scène, c’est extrêmement compliqué. Donc on travaillait énormément avant les concerts. D’ailleurs, ça continue.

Christophe: Tu t’es fait des frayeurs ?
Francis: Oh les frayeurs, c’est au début, en se disant “on ne va jamais y arriver”, quoi. C’est surtout au début quand Jean-Michel dit on va faire tel album, on va jouer avec un orchestre symphonique et puis là il y aura un orchestre chinois qui va jouer, et puis subitement… et là on prend peur avant. Après, non.

Christophe: Maintenant la question qui fâche, façon de parler, je ne sais pas comment, mais c’est vrai que c’est une question qui revient régulièrement. Les fans ont toujours cette même question. Tu vas au moins pouvoir leur donner une réponse aujourd’hui. le play-back, combien de fois on entend ça.
Francis: J’ai répondu des tas de fois à ce sujet, mais soyons clairs. Nous, on utilise des machines. Jean-Michel n’est pas chanteur, il est pas danseur. Vous pourriez dire que c’est du play-back si vous voyez Jean-Michel chanter et que le micro n’est pas branché. Maintenant ce qui se passe avec sa musique c’est qu’on utilise des machines qui sont programmées. On a des séquenceurs. Un séquenceur, c’est tout con, on appuie sur une touche et ça joue tout seul. Sur scène, on utilise ce genre de machines. Donc, ça c’est du play-back. Alors si on part du principe que c’est du playback, alors les concerts de Jean-Michel Jarre sont du play-back intégral. Alors là je suis d’accord. Maintenant ce qu’il faut voir aussi, c’est qu’on utilise des machines et que là-dessus, d’abord parce qu’on s’ennuierait à mourir, on va greffer des éléments, c’est-à-dire des parties qu’on va jouer par-dessus nos machines, qui sont en live. Mais c’est vrai, quel est le pourcentage de play-back par rapport à ce qu’on joue, je ne peux pas vous répondre. Enlevez moi tous les séquenceurs, en effet il n’y a plus rien sur scène.

Christophe: C’est vrai que c’est une question lancinante qui revient tout le temps, je crois que la meilleure des choses à faire c’était de pouvoir y répondre par toi-même aujourd’hui.

Guillaume: Il me vient une autre question à propos de ça justement, légèrement plus technique. Les gens du public ne savent pas qu’ils ont le son du concert mais que vous, sur scène, dans vos casques, vous avez le son de votre instrument à vous plus celui des autres musiciens, ce qui fait que de temps en temps, vous entendez des choses assez bizarres, certaines fois…
Francis: Tu parles des gags. Il y a des choses qu’il ne faut pas mélanger.
N’importe quel musicien qui accompagne un artiste, il est là… tu as un orchestre. Je prend Florent Pagny. Tu as le clavier, tu as la guitare, etc. Quand tu joues, tu entends ton instrument, Dieu merci, sinon ce serait un peu dur, après toi tu doses aussi ton instrument par rapport aux autres, c’est à toi de faire une petite balance, après c’est repris par un ingénieur du son qui mixe tout ça. Ça, c’est le côté technique. Après chez Jean-Michel, il y a une particularité, c’est qu’au casque, on a des choses bizarres. C’est-à-dire que d’une part on a un “clic” sur tous les titres, ça il y a plusieurs musiciens qui l’ont, mais c’est vraiment pénible. On a un clic qui te vrille la tête du début à la fin du concert, tout le temps. Ce clic nous permet de jouer en mesure, c’est un métronome. En plus de ça, on a les ordres, ça veut dire qu’on a ce qu’on appelle les “cues”, à savoir quelqu’un qui parle. Alors souvent c’est nous-même, moi je le fais mes propres cues pour me repérer parce que c’est très long un concert. Par exemple “Attention Francis”, s’il y a un son que je dois changer et que ça me parait un peu compliqué, je me dis : “Attention Francis, dans 5 secondes tu dois aller sur le 760, changer le son B24”, tu vois. Donc je met ça en mémoire, ce qui me permet de ne pas avoir de fiches sur le clavier. Sorti de ça évidemment il y a toutes les facéties habituelles, c’est-à-dire que comme on n’est pas des gens à s’ennuyer, on s’amuse à s’enregistrer des faux “cues”, voilà. C’est-à-dire qu’il y a des trucs dedans, il y a des mecs qui chantent, il y a le mec de la sono qui te parle, c’est assez rigolo. Tu es en train de jouer, le mec il te chante à tue-tête d’autres morceaux.

Christophe: ce qui explique qu’on peut vous voir morts de rire sur scène sans comprendre pourquoi. La raison, on l’a…
Francis: Ça en fait partie. Il y a la même ambiance pendant la répétition que pendant les concerts… Ce qui n’empêche pas la concentration, mais de temps en temps, on se lâche un peu.

Christophe: Sur la vidéo de La Défense, à un moment tu es avec le casque…
Francis: Oh non! J’enlève le casque, j’en peux plus, quoi. Ils me chantaient à tue-tête Rendez-vous 4, ils hurlaient ça, en plus ils savaient que c’était un moment où j’avais des difficultés, et il fallait que je me concentre, et ils me hurlaient ça. Alors comme il fallait que j’écoute, je ne pouvais pas enlever le casque en plus parce que j’avais le clic… donc à un moment j’ai enlevé le clic.
Heureusement j’avais les steel-drums des Amocodo Renegades pour me repérer. Mais c’était impossible.

Christophe: On te voyait plié…
Francis: Mais Jean-Michel est pas le dernier a faire des blagues. C’est un spécialiste des blagues comme ça…

Un très grand merci à Francis Rimbert pour le temps qu’il nous a accordé.

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