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La Cage / Erosmachine

Type : single | Année de sortie : 1971 | Label original : Pathé | Formats physiques : 45T | Tirage : quelques centaines d’exemplaires

:: Track-list ::

1 – La cage – 3:25
2 – Erosmachine – 3:00
Durée totale : 06:25


Jean-Michel Jarre entre au Groupe de Recherche Musicales (GRM) fin 1968 / début 1969 pour y faire un stage de 2 ans. Pendant cette période, il apprend à travailler avec la matière sonore enregistrée, à la manipuler, de façon artisanale. Il découvre aussi les oscillateurs, machines initialement conçues pour produire de l’électricité, détournés pour produire des sons synthétiques en jouant avec les fréquences émises. Jarre va trouver là le prolongement de ces expérimentations sur le son qu’il pratique depuis l’adolescence sur son magnéto Grundig. Il va ainsi se découvrir un certain talent instinctif à faire sortir de ces manipulations, a priori hasardeuses, des compositions musicales.


Jean-Michel Jarre vers 1968

Certains soirs, Jarre pénètre dans le Studio 54 grâce à un double des clés, à la barbe de Bernard Parmegiani, gardien du temple dont il forme, avec Pierre Shaeffer et François Bayle, la Trinité du GRM. Objectif de la mission : accéder au Saint des Saints de l’ORTF, là où est gardée la crème des instruments et des machines normalement réservée aux compositeurs confirmés, pour y composer dans les meilleures conditions possibles, quitte à violer les limites du cadre strict du stage. Là, trône en particulier “La console”, une machine de science fiction qui intègre une console de mixage, un lecteur-enregistreur de bandes multipistes, un système d’amplification et un synthétiseur analogique modulaire, programmable par matrices à fiches : le Coupigny.

JMJ : “Quand on était stagiaire, on n’avait pas le droit de rentrer dans les grands studios qui étaient des sortes de cathédrales qu’il fallait respecter. Il y avait ce sens hiérarchique, qui était de toute façon très formateur et très bon, mais qui était évidemment fait, comme tout cadre formel, pour être piraté. Ce morceau [la cage] a été entièrement fait en ayant dérobé les clés du studio principal du GRM qui était tenu par Bernard Parmegiani, qui était d’ailleurs loin d’être le plus strict en la matière. Donc [la Cage] a été fait la nuit pendant que les autres dormaient.” (Des aventures sonores, France Musique, 16/12/2014)


Bernard Parmegiani devant la Console du GRM

C’est ainsi dans cet antre que Jarre pose en 1969 les bases d’un de ses tous premiers morceaux de musique électronique : La Cage. Parmi les instruments improbables utilisés, on trouve un rack de 12 oscillateurs, une guitare électrique distordue jouée à l’archet, une scie musicale passée à l’envers, des cymbales jouées à l’archet. A la batterie survoltée, un invité, Jean-Pierre Monleau, illustre inconnu dont on ne trouve nulle trace nulle part… Deux versions sont réalisées : une première jouée live ensemble avec le batteur, et une deuxième avec le batteur jouant par dessus une bande préalablement enregistrée.

Couplé à ce premier titre, un deuxième, moins rythmique, voit le jour en même temps. Des sons de vibrations de lames métalliques enregistrées à différentes vitesses puis montés sur des boucles sur bande magnétique, des woodblocks désaccordés au varispeed, des voix humaines délayées, et un harmonium délayé, donnent naissance à Erosmachine. Un sample de l’intro de ce morceau sera utilisé par Jarre 20 ans plus tard pour la partie 2 de l’album “Chronologie”.

JMJ : “Cette oeuvre a été faite avec quatre 2 pistes qui étaient synchronisés à la main, avec des bouts de scotch, et que l’on démarrait en même temps avec les coudes, les bras et ce que l’on pouvait pour arriver à ce que ça se synchronise. Quand on enregistrait, on relisait sur les mêmes machines. On était synchro à peu près 4 minutes, c’est pour ça que ça fait 4 minutes, pas plus.” (Des aventures sonores, France Musique, 16/12/2014)

Autant le dire franchement, ces deux morceaux de facture expérimentale ne sont pas accessibles à tout un chacun ! La bande de ces deux titres reste donc, sans surprise, dans les cartons en attendant leur heure. Au sortir du GRM, Jarre parvient à se faufiler dans la maison de disque Pathé Marconi. Son camarade, Igor Wakhévitch, avec lequel il compose AOR pour l’Opéra en 1971, est aussi signé chez eux. Jarre, quant à lui, hante les lieux en quête de sa voie.

JMJ : “En sortant du GRM, je tombe sur les studios Pathé Marconi, avec ses consoles immenses et démentes : j’étais comme quelqu’un en pédalo qui voit une Ferrari, trop content de pouvoir travailler là avec le matériel – alors que le monde de la variété, je ne le connaissais pas.” (Rock & Folk Nov. 2015) “Avec Etienne Roda Gil, chez Pathé, nous volions des heures de studio pour trafiquer des musiques expérimentales. C’était ma période culottes courtes.” (Les clés du showbiz, 1987)


Le 45T de “La cage / Erosmachine”

Jarre réussit alors à convaincre la maisons de disques de sortir “La Cage” et “Erosmachine” sur 45T. Il est aidé en cela par Max Dumas, qui travaille dans cette société et qui se trouve être un ami d’enfance de Jean-Michel avec lequel il a fait les quatre cents coups à Issy les Moulineaux ! Le disque sort finalement en 1971 avec, sur la pochette, son vrai nom “Jean Michel Jarre”. L’illustration abstraite, faite de bandes noires, blanches et rouges, est signée Hélène Leduc, amie du musicien depuis le GRM et future Mme Francis Dreyfus lui-même futur éditeur de JMJ. Ceci est le premier disque solo du compositeur ! Au dos de la pochette, les notes de l’ami Max Dumas, qui signe “Xam Samud”, son nom écrit à l’envers, et qui présente l’auteur de la musique de manière ampoulée :

“Orgue, guitare basse, batterie au grand complet. Beaucoup de baguettes. Tout un matériel de percussion allant du bongo à la crécelle en passant par le flexatone et la cuiller de bois. Une musique enfin. Mixée, moulue, modulée par synthésizer, générateurs, filtres eux-mêmes manipulés et surveillés grâce à une cinquantaine de potentiomètres et cadrans. Le magicien troglodyte tout frais émoulu du Groupe de Recherches Musicales de l’ORTF est là, régnant dans sa sombre caverne en plein centre de Paris. Il touche à tout, voit tout. Le son jaillit des enceintes puissantes.”

Autant le reconnaître, le disque se vendra peu. Une légende persistante, tirée de propos incertains du maître, veut que 117 exemplaires aient été écoulés. En fait, le chiffre varie sensiblement d’une interview à l’autre…

JMJ : “Le premier disque que j’ai fait s’appelait « La Cage » en 1968, et était sorti chez Pathé Marconi. Je crois qu’ils l’ont vendu à 700 exemplaires, et après ils l’ont détruit. C’est-à-dire que je n’en ai même pas un exemplaire.” (Synthesis n°2, 05.1983)
“C’était un morceau de 8 minutes. Nous en avons fait un single dont nous avons probablement vendu 54 copies. Maintenant je dois chercher des copies moi-même parce que la maison de disques a tout détruit.” (Analog synthesizers, Mark Jenkins, 2007)


Jean-Michel Jarre et un exemplaire de “La Cage” à Croissy en 1991 (Photo Thierry Rouault)

S’il est vrai que le compositeur avait perdu son exemplaire lors d’un déménagement, 300 copies originales de ce disque mythique auraient été découvertes à la fin des années 2000 dans un immense stock d’invendus de la même maison de disques. Il n’empêche que jusqu’à aujourd’hui, chaque exemplaire se négocie toujours autour de quelques centaines d’euros. Le prix à payer pour une part de légende…

Après une brève figuration dans une compilation de chansons peu connues sorties des tiroirs de Pathé Marconi, les bandes de “La cage” et “Erosmachine” retournent dans les archives du compositeur en attendant des jours meilleurs. C’est entendu, la radio et le public ne sont pas prêts. Pourtant, après un sommeil de 40 ans (!), les vieilles bobines retrouveront finalement la lumière du jour pour un remastering qui débouche sur la compilation “Rarities” sortie en 2011. Elle inclura ces deux titres dans leur version originale et, en bonus, dans une version remixée par Vitalic. La pochette de cette compilation reprendra aussi le visuel original du 45T de 1971 comme pour lui faire honneur et ainsi boucler le chapitre de 40 années de composition.

::Instruments::
Rack de 12 oscillateurs | Harmonium | Guitare électrique | Scie musicale | Cymbales | Lames métalliques | Woodblocks | Batterie | Voix humaines | Boucles sur bande magnétique

::Discographie française originale::

Single
1971 – 45T : 2C 006-11.739 M, label Pathé


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