Interview de Jean-Michel Jarre par François Grapard en 1984

Interview par François Grapard de Jean-Michel Jarre réalisée à l’Hôtel Georges V fin 1984, publiée dans la rubrique  “Synthélégrammes”, Revue “Guitare & Claviers” n° 50 – Mars 1985, reproduite avec son aimable autorisation.


Zoolook“, le dernier album de Jean-Michel Jarre tranche avec ses précédentes productions. II s’explique.

Les concerts en chine (album live)

FG: Avec le recul. que reste-t-il des concerts en Chine ?
JMJ : Le pays tout d’abord ; ça me parait à la fois loin et proche ; loin parce que ça fait déjà trois ans ; et proche, parce que c’est une expérience unique dans une vie et qu’on n’oublie pas. Musicalement, la Chine m’a beaucoup apporté au niveau de “Zoolook” parce que je me suis frotté à une culture tout à fait différente. Ça met du temps à se digérer.

FG: Que reste-t-il des projets vidéo et cinéma des concerts; et du livre annoncé avec les photos de Charlotte Rampling et de Mark Fisher ?
JMJ: Le film a été réalisé et diffusé un peu partout ; il doit repasser à la télé à la fin de l’année ou au début 1985, dans une version un peu différente. Je crois qu’une version cinéma en découlera ; elle devrait être faite avec Canal Plus. Le projet du livre est tombé à l’eau parce que les éditeurs voulaient qu’il soit prêt pour la diffusion du film! Ils désiraient, par la suite, le publier d’une façon plus événementielle, plus d’actualité, ce qui aurait éclipsé le côté musical de l’événement. II n’est pas impossible que ce soit publié plus tard, sous une autre forme, et ne traitant pas uniquement des concerts en Chine.

FG: II y a deux ans, tu envisageais la parution d’un coffret comprenant des nouveaux mixages des trois premiers albums…
JMJ: Je voudrais tout remixer I’année prochaine, principalement pour le compact disc, avec les technologies nouvelles. Les bandes à I’origine analogues seraient ainsi conservées définitivement par un transfert digital.

MusiquePourSupermarché_1

FG:  Ton album unique vendu en un seul exemplaire, “Musique pour supermarché” a suscité toutes sortes de réactions. Quel était le but de ce disque ?
JMJ:  C’était en même temps une boutade et une volonté de montrer que le disque n’est pas seulement un produit de consommation courante comme une boite de Kleenex. Cet album a également été réalisé pour aider des amis que j’aime beaucoup dans le domaine de la peinture et de la sculpture, des artistes qui rencontraient pas mal de problèmes, qui avaient besoin d’un coup de projecteur sur ce qu’ils font. L ‘idée était de faire un disque comme on conçoit un tableau, en un seul exemplaire, une œuvre unique. La musique a été diffusée durant l’exposition dans une galerie à Paris, et à la fin mise aux enchères avec les œuvres présentées. Grâce à ce disque, les médias se sont intéressés aux artistes qui exposaient.

Zoolook (1984)

FG: Ton nouvel album “Zoolook” est radicalement différent de tes autres productions. Tu utilises les synthés d’une façon différente et pour la première fois tu fais appel à la voix humaine.
JMJ: Depuis longtemps, j’avais envie de travailler sur les voix ; j’avais surtout envie de m’éloigner de l’utilisation classique du synthé. J’ai été un des premiers à I’utiliser, bien avant “Oxygène“. Depuis, le son des synthés s’est beaucoup galvaudé avec les GoIdorak et autre Guerre des Etoiles, autant d’utilisations de synthés qui ont habitué l’oreille à un son qui ne m’intéresse plus pour le moment. J’avais donc envie d’explorer des matériaux sonores différents. Concernant les voix, j’avais un projet avec l’Opéra de Paris mais ça ne s’est pas réalisé; je préférais travailler les voix par le biais de technologies nouvelles. Pour ainsi dire, I’idée m’est venue à partir du cliché « la musique est un langage universel », et de le reprendre au pied de la lettre, à la limite. J’ai donc pris des voix, des sons qui proviennent de toutes les langues, et j’en ai extrait les parties qui m’intéressaient le plus, pas du tout au niveau de leur signification mais au niveau phonétique. Je les ai combinées comme j’aurais combiné des sons de synthés analogiques, sauf qu’il s’agit de sons humains dotés d’une charge émotionnelle que ne peut fournir un instrument; la voix a été le tout premier instrument, il ne faut pas l’oublier ! “Zoolook”, c’est presque mon premier album chanté…

FG: Comment s’est déroulé l’enregistrement de l’album ? Tu es parti à New-York, à Londres…
JMJ:  J’ai investi plus d’un an dans la réalisation de l’album. J’ai voyagé un peu partout pour recueillir un certain nombre de sons. J’ai beaucoup travaillé avec un ethnologue, Xavier Bellenger, qui travaillait à I’Unesco, et grâce à qui j’ai pu obtenir des enregistrements tout à fait uniques, provenant de la planète entière. J’ai également recueilli des sons très proches, du voisinage, de la rue, de la télé, de la radio. Le tout a été traite au Fairlight.

Fairlight CMI (1979) / CMI2X / CMI Series III (1986)

FG: Tu as donc réalisé une synthèse sonore de sons rythmés, de voix travaillées et de sons classiques du synthétiseur…
JMJ: C’est exactement ce que je voulais faire. Si tu me demandes avec quel instrument j’ai travaillé, je te répondrais : le Fairlight, le Fairlight et encore le Fairlight. Pour moi, c’est un instrument très important, au même titre que la guitare ou le piano, et sans lequel j’aurais difficilement pu réaliser ce que j’ai fait avec “Zoolook”. J’ai également utilisé beaucoup de synthétiseurs, dont le fameux Moog 55 ! Mais en même temps, je me suis éloigné du son des synthés genre Yamaha DX7 qui, pour moi, sont des synthés batards, de la troisième génération de synthétiseurs, qui ont un son très clean, mais ne possèdent pas cette sorte de chaleur que les vieux synthés apportaient.

FG: Tu as également travaillé avec d’autres musiciens ?
JMJ:  C’est la première fois que j’enregistre avec d’autres musiciens ; j’ai eu la chance de travailler avec des musiciens tout à fait exceptionnels comme Marcus Miller, le bassiste de Miles Davis; Adrian Belew, qui joue avec Robert Fripp dans King Crimson et qui a joué avec Bowie, Talking Heads, Ryuichi Sakamoto et Laurie Anderson ; Adrian a pu faire des tas de choses qu’il ne peut se permettre de faire dans King Crimson, il fait sortir de sa guitare des sons tout à fait uniques, des sons de baleine, d’éléphant. Il y a également Yogi Horton, percussionniste qui a joué avec Talking Heads, et bien sur Laurie Anderson.

jarre-laurie-anderson-1984

FG: Justement, qu’est-ce qui t’as motivé dans le choix de Laurie ?
JMJ: Laurie a été, pour moi, une rencontre vraiment fabuleuse, tant sur le plan musical qu’humain. J’ai appelé le morceau sur lequel elle a travaillé Diva! Elle a d’un côté cet éclectisme au niveau de ce qu’elle fait, et, en même temps, sur le plan vocal, elle a une voix absolument extraordinaire. C’est la seule, dans toutes les voix, qui ait créé intentionnellement quelque chose de musical, les autres voix étant traitées musicalement et rythmiquement. En arrivant à New York, j’ai feuilleté le Village Voice, journal underground bien connu. ll y avait un article sur Laurie, qui exposait ses peintures, des sculptures et des vidéos dans une galerie. On a arrangé un rendez-vous au studio où je lui ai fait écouter les maquettes. Elle a été emballée et a accepté de travailler avec moi sur la mise au point d’un langage chanté qui n’existe pas, comme s’il venait d’une autre planète, sans aucune signification mais qui provoque beaucoup d’émotion. Et ce qu’elle a fait est tout à fait réussi !

FG: Comment s’est déroulé l’enregistrement de l’ album. Je suppose que tu as d’ abord travaillé les bases dans ton studio..
JMJ: Au départ, j’ai travaillé sur les voix, que j’ai manipulées des tas de façons différentes avec des noise gates, le Fairlight, le vocoder. Ensuite, j’ai rajouté les bases rythmiques, et j’ai commencé à travailler rythmiquement sur les voix, et à composer les morceaux mélodiquement, harmoniquement. Ensuite, j’ai demandé à Frédérick Rousseau de sélectionner des studios à New York et à Londres pour l’enregistrement et le mixage. J’avais rencontré un an auparavant l’ingénieur du son Daniel Lazerus, qui a produit Donald Fagen et c’est lui qui m’a aidé à contacter les musiciens à New York . On a principalement travaillé au Kinton Studio qui est probablement un des meilleurs studios actuels. Les musiciens ont joué sur les maquettes ou les bases rythmiques existaient déjà, avec la Linn. J’ai mixé le tout avec David Lord, qui est le producteur du dernier Peter Gabriel, et qui connait bien le Fairlight. A New York, on a rajouté des tas d’éléments, certains acoustiques pour doubler les parties de synthé. Le mixage définitif a été commencé à Londres au studio Trident, mais ça ne s’est pas trop bien passé pour des raisons techniques. Finalement, on est retourné à Paris avec David et on a pratiquement tout remixé dans mon studio de Croissy, qui s’est avéré être un des meilleurs studios, en particulier sur le plan de l’écoute ; il a été conçu par Jean-Pierre Lafont.

FG: Quelles sont les réactions ?
JMJ: Les premières réactions à cet album sont vraiment formidables aussi bien en Europe qu’en Australie et aux États-Unis. “Zoolook” a été le projet qui me tenait le plus à cœur parce qu’il y a longtemps que je voulais travailler sur les voix et je pense que je suis arrivé à faire ce que je voulais. Concernant les médias, je ne donne pratiquement plus d’interviews parce que ça ne m’intéresse plus et que je n’ai pas envie de me justifier. Les gens acceptent ou n’acceptent pas I’album, je n ‘ai pas à dire pourquoi j’ai fait ci, pourquoi j’ai fait ça. Pour le moment, je me sens plutôt comme une femme enceinte qui vient d’accoucher, c’est plutôt difficile. Maintenant, en ce qui concerne la promotion, je suis assez sûr de ce que je fais pour ne pas être amené à le défendre.

EPZoolook_1

FG: Qu’est-ce qui accompagne la sortie de l’album ?
JMJ:  Je vais sortir un remix du titre “Zoolook” en maxi 45-t. ; je vais également réaliser des nouveaux mixages de certaines parties de I’album, en particulier de la face 2 qui se prête plus à des remix ; “Ethnicolor” et “Diva” me satisfont dans leur version actuelle [Lire aussi : les versions extended des tubes de Jean-Michel Jarre].

FG: Que devient ton projet vidéo ?
JMJ: J’en ai réalisé une au mois d’août mais, je ne la sortirai pas parce qu’elle ne me satisfait pas. Je ne pense pas en réaliser une autre car cet album me tient trop à cœur pour coller des images qui correspondent vraiment à la musique ; ceci dit, si je trouve une bonne composition, une bonne illustration ,visuelle, je me laisserais tenter …!

FG: J’ai entendu parler d’un film que tu réaliserais avec Charlotte. Quel en serait le scénario ?
JMJ: On a effectivement envie de faire un film ensemble – elle comme interprète, moi comme compositeur. Mais il n’y a encore rien de décidé. Le scénario serait tiré d’un livre américain dont on a acheté les droits, une sorte de thriller. Je me sens plus intéressé à composer la musique d’un thriller que d’un film de science-fiction. Je trouve très bien le fait que des gens comme Lucas et Spielberg aient pris comme contre-pied musical cette espèce de musique tarte à la crème que fait John Williams, qui est de mauvais gout mais qui, finalement, fonctionne très bien avec ce genre de films. Ce qui m’intéresse, c’est de réaliser une musique futuriste sur un film classique ; le décalage est attirant (Lire notre dossier : JMJ et le cinéma).

jarre-zoolook-visuel-par-mark-fisher

FG: Finalement, pour en revenir à “Zoolook”. quelle est la signification du titre ?
JMJ: Le titre m’est venu comme ça. Je voulais un titre fabriqué, un peu comme le langage qu’on trouve dans Orange Mécanique, un mot qui soit à la fois familier, et qui n’existe pas; et, dans lequel il ya plusieurs significations : le mot Zoulou qui est le côté ethnique, le mot zoo qui représente le côté zoo humain, le zoo de la planète ; et bien sur, il y a le côté look qui signifie regard, mais qui n’a aucun rapport avec le terme à la mode; look existe en tant que tel. Donc il y a I’aspect visuel de la vie qui m’intéressait. Et puis aussi la conception graphique qui a été conçue par Mark Fisher; le travail de Mark correspond exactement à ce que je voulais par rapport à la musique, elle me satisfait pleinement.

FG: Envisages-tu de donner des concerts l’année prochaine ?
JMJ: Oui, j’aimerais faire une tournée “mondiale”, mais pas du tout comme l’a fait David Bowie, c’est très fatigant nerveusement ; il y aurait un côté visuel très important! C’est, en effet, un projet qui me tient à coeur.


NDLR : Un grand merci à François Grapard pour nos avoir laissé reproduire son article et dont vous retrouverez également ici une interview de 1982.

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